L’ESIGELEC et la crise du coronavirus

5 juin 2020

Comment l’ESIGELEC, école d’ingénieurs, a vécu le confinement ?

Comment a-t-elle rouvert ses portes ?

Comment prépare-t-elle la rentrée et les défis majeurs de la pédagogie de demain ?

Son directeur, Étienne Craye, évoque cette période et analyse les changements et les évolutions qui vont être mis en œuvre.

  • L’annonce du confinement

« Nous avions commencé à nous préparer, à travers la communication progressive du gouvernement et en constatant les dispositions prises dans certains pays. Pour autant, si nous n’avons pas été pris de cours, la date n’a été connue qu’au dernier moment, ou presque. Ce fut un moment de très forte frustration de voir une école fermée, interdite à ses étudiants. Et ce d’autant plus que notre grande cérémonie officielle de remise de diplômes et le gala devaient se tenir dix jours plus tard… »

  • Les premières mesures

« Nous avons opéré un basculement massif de l’ESIGELEC en télétravail. Nous ne l’avions jamais fait à cette échelle. Il a été nécessaire de trouver des solutions immédiates, par exemple pour des salariés qui ne disposaient pas de poste informatique portable. Nous avons déroulé notre plan de continuité d’activité, pour faire en sorte que les services administratifs puissent fonctionner. Nous avons démontré que nous sommes une organisation opérationnelle et réactive. La plus grande marche à franchir, celle de notre cœur de métier, a été d’assurer la continuité pédagogique, de faire face à une situation dans laquelle les étudiants n’ont plus accès aux bâtiments et où tous les enseignements doivent se tenir à distance. »

  • La mise en œuvre

« Même si nous nous préparions au processus de télé-enseignement, cela a nécessité un engagement exceptionnel de l’ensemble de l’établissement, corps pédagogique, enseignants, chercheurs, service de l’information, tant pour le choix des logiciels que des formations à ces logiciels. Nous avons basculé en quelques jours… L’interdiction d’accès a été notifiée le dimanche 15 mars, l’école a fermé le mardi 17 mars à midi et le lundi 23 mars nous étions opérationnels pour 80 % de nos enseignements. Toute notre organisation a fonctionné en mode distanciel. Le comité de direction se tenait tous les lundis, le conseil d’administration s’est réuni, à chaque fois bien sûr en visio-conférence. Les managers, les chefs de département, étaient en relation avec leurs équipes. L’activité de l’école ne s’est jamais arrêtée. »

  • L’enseignement à distance

« Il convient de reconnaître que tout ne se prête pas à ce type de pédagogie. Nous sommes une école qui revendique son aspect technologique, et la technologie, ce n’est pas que faire du numérique. La simulation d’un moteur électrique apporte beaucoup, mais ce ne sont pas les mêmes sensations, le même apprentissage que la commande réelle, ou que la mise en situation.  D’autre part, nous sommes une école internationale : la question des fuseaux horaires se pose donc pour l’organisation des cours. Ce qui est encore simple à mettre en place avec l’Afrique, par exemple, le devient moins avec la Chine et les 6 heures de décalage horaire.

L’enseignement à distance ne pourra tout remplacer. Quatre heures en visio, c’est fatigant, et cela peut s’avérer épuisant en cas de difficultés techniques. Sur le long terme, il peut y avoir un risque de lassitude et de décrochage, quand la perte du contact physique se fait ressentir. Et objectivement, les évaluations à distance sont compliquées à mettre en œuvre.

Il faut aussi prendre conscience que l’enseignement à distance se construit : on n’utilise pas simplement un cours présentiel pour un cours à distance. C’est une autre manière d’enseigner qu’il faut savoir s’approprier. »

Parallèlement, nous avons constaté qu’il était tout à fait possible de continuer à mener des projets en équipe par les étudiants. Si tout est bien organisé, si chacun à sa tâche, son rôle, sa mission, les activités peuvent perdurer.

Nous sommes maintenant dans une logique de retour d’expérience. Nous consultons les étudiants pour évaluer les aspects positifs et les points faibles.

  • Les relations avec les étudiants

« Nous avons eu à cœur de ne jamais rompre les liens. Nous avons des étudiants qui ont été confinés en résidence universitaire, français ou étrangers, qui se sont retrouvés loin de chez eux avec des difficultés multiples à affronter. Nous avons suivi de façon étroite ces étudiants dont certains pouvaient être fragilisés, économiquement et psychologiquement. L’autre point de vigilance concernait les étudiants qui se retrouvaient un peu partout dans le monde, en stage, en mission, en double diplôme, parfois dans des pays en train de fermer leurs frontières. Tous ceux qui le voulaient ont été rapatriés et les internationaux ont pu repartir dans leur pays. »

  • La technique

« Pour l’enseignement à distance, nous avons utilisé (pour la France) les outils de Microsoft, en mettant en place des formations accélérées pour les enseignants et en éditant des kits d’utilisation pour les étudiants. Skype Entreprise a également fait partie de notre panoplie. La Chine interdisant l’usage de certains logiciels nous sommes passés par Zoom,  un système doté de fonctionnalités intéressantes, mais avec aussi des failles de sécurité. »

  • L’écosystème

« Je suis le président de l’UGEI (union des grandes écoles indépendantes), et j’ai organisé avec les directeurs des 35 établissements adhérents des réunions d’échanges, qui duraient en moyenne 2h30, et qui ont permis à chacun de s’exprimer et de partager sur ses difficultés. En tant que membre de la commission permanente de la CDEFI (conférence des directeurs d’écoles françaises d’ingénieurs), j’ai également pris part à de nombreuses réunions. Au Madrillet, à l’initiative de Philippe Eudeline, Président du Campus Sciences et Ingénierie Rouen Normandie, un bureau comprenant des représentants des entreprises, de l’enseignement supérieur ainsi que de la directrice du CROUS, a été réuni. »

  • Les difficultés des étudiants

« Les étudiants avaient besoin d’être rassurés sur la continuité pédagogique, sur le fait que la formation se poursuivait, sur les modalités d’évaluation. Pour celles-ci, nous avons utilisé un logiciel qui permet de déployer des QCM de façon aléatoire, et nous avons mis l’accent sur des études de cas, des rédactions de dossier. Nous leur avons expliqué que l’année serait validée, même si les questions de mobilité internationale ou de stage en entreprise seraient forcément impactées. Nous avons mis en place une cellule d’écoute, assuré une présence sur les réseaux sociaux. Nous avons lancé un concours de photos du confinement, pour partager, sourire, montrer qu’ils n’étaient pas seuls. Nous avons prêté des PC pour qu’ils puissent continuer à travailler, nous avons communiqué aussi beaucoup auprès des parents. Face aux problèmes économiques (par exemple pour ceux qui avaient perdu leur job d’appoint), l’association Esig-Solidaire a joué son rôle. L’État nous a permis de flécher les fonds de la CVEC (contribution à la vie étudiante et de campus) vers le soutien social. Le CROUS a été d’un appui remarquable en termes de logement, d’œuvre sociale, d’assistance et d’écoute. De nombreux mécanismes ont été mis en place pour faire face à la situation. La réactivité et l’agilité ont été des principes qui ont été appliqués avec beaucoup d’intelligence et d’efficacité. »

  • Les concours

« L’épreuve nationale écrite du Concours Avenir postbac, qui devait avoir lieu le 8 mai, a été purement et simplement annulée. Nous allons recruter les bacheliers sur une évaluation unique du dossier, c’est un élément que nous savons gérer. Ce recrutement sur dossier sera aussi appliqué par la Banque d’épreuves DUT BTS. Pour le recrutement des classes Prépa, les écrits devraient avoir lieu à partir du 20 juin, mais les oraux sont annulés. Nous mettrons en place de nouveaux mécanismes d’interaction avec les candidats (webinaire, facebook live…). »

  • La solidarité

« Nos amis chinois, élèves et alumnis, se sont mobilisés et ont fait en sorte que des milliers de masques soient acheminés en France et à Rouen. L’entraide se manifeste fortement, elle fait partie de nos valeurs. La crise sanitaire a démontré qu’elle n’était pas un vain mot. La communauté ESIGELEC a été vivante, active, pendant le confinement. Quand des étudiants étaient malades, ils ont été accompagnés, de la nourriture leur a été livrée. »

  • La réouverture de l’école

« L’école a été ouverte le 11 mai. Le télétravail demeure l’usage pour les deux tiers de nos salariés. Pour ceux qui sont sur place, un respect drastique des règles sanitaires est mis en place. Du gel et des masques ont été distribués et le port du masque est obligatoire au sein de l’école. Le nettoyage des locaux est effectué quotidiennement. Ce sont de fortes contraintes, mais elles sont légitimes pour que les gens se sentent en sécurité. »

  • La prochaine rentrée

« La première certitude est que cette rentrée ne sera pas comme les autres. Tant d’interrogations subsistent… On pressent de nombreuses contraintes, dans l’attente des recommandations du ministère de l’enseignement supérieur, que nous devrions connaître vers la mi-juillet au plus tôt. Il est certain que nos locaux n’auront plus le même usage. Nous ne mettrons plus 430 personnes dans notre amphithéâtre principal, les salles de TD ne pourront plus recevoir le même nombre d’étudiants… Nous n’enseignerons plus de la même manière. Je pense que nous irons vers une pédagogie hybride, avec une partie des élèves en présentiel pendant que l’autre sera en distanciel, puis les groupes tourneront.

Parmi les difficultés, quel sera le niveau d’ouverture des frontières ? 33 % de nos étudiants sont internationaux, nous devrons donc démarrer des formations à distance pour qu’ils puissent commencer leurs programmes avant de pouvoir nous rejoindre physiquement. »

  • Le recrutement

« Nous sommes en train de monter pour le 24 juin une Bourse de l’Apprentissage virtuelle. Nos entreprises pourront avoir des entretiens avec nos élèves. Les entreprises souffrent, elles sont aux prises à d’immenses difficultés, mais elles comprennent aussi qu’elles ne doivent pas renoncer à intégrer de jeunes ingénieurs ou des apprentis. Nous organisons par ailleurs des webinaires de communication auprès des candidats, ou encore des salons virtuels de promotion. Il est essentiel de maintenir ces liens. Nous mettons en œuvre tous les moyens pour assurer cette autre continuité. »

  • La recherche contre la Covid-19

« Nous avons utilisé nos imprimantes 3D et modestement contribué à équiper de visières et de masques la « première ligne ». Plusieurs projets d’étudiants se sont recentrés sur les questions liées à l’actualité. De façon prospective, nous envisageons des sujets sur lesquels nous pourrions mobiliser notre expertise et nos compétences. Avec des entreprises comme Thalès, nous pouvons mener des études sur la destruction, par la technologie des micro-ondes, des traces de virus en extérieur. »

  • La nouvelle pédagogie

« Cette crise aura été un accélérateur de transformation. L’intégration des outils numériques se faisait, mais progressivement. Tout va changer, de nouvelles modalités d’enseignement vont voir le jour. Et la culture du télétravail va évoluer. Mais je ne peux pas imaginer un établissement vide de ses enseignants et de ses élèves. Par essence, la formation, c’est le contact de l’enseignant, du pédagogue, du coach, avec l’étudiant. »

  • L’engagement de l’ESIGELEC

« Toutes nos équipes ont une conscience aiguë de leurs responsabilités. Nous pratiquons un merveilleux métier, qui nous permet d’accueillir des jeunes femmes et des jeunes hommes de 18, 20 ans et qui, à 23 ans, sortent avec un diplôme d’ingénieur et tous les atouts en main pour mener une vie professionnelle « idéale ». La formation contribue à l’éducation, sans que nous prétendions nous substituer aux parents. C’est une mission extrêmement noble, qui nous interpelle chaque nouvelle rentrée, dans laquelle nous nous remettons toujours en question. C’est en pleine conscience de notre responsabilité que nous affrontons ces nouveaux défis, et c’est pour cela aussi que tout l’ESIGELEC s’est mobilisé avec enthousiasme et professionnalisme pendant cette période exceptionnelle. »